Sur le modèle de « la liste des 33 délices » de Jin Schengtan / Francine

Jardin imaginaire / Thierry

Autoportrait d’après un légume ou plusieurs légumes / Thierry

Clin d’œil à Georges PEREC : Je me souviens / John Doe

Liberté / Lysiane

Ton corps / Martine Carpentier

Vœux à soi-même pour 2017 / Martine Carpentier

Chez cousine Zazie / Philippe Menez

Chaleurs / Philippe Menez

Des raisons d’écrire ou déraison d’écrire ? / Fanie

La maison de Fleurance / Sandie Mérieux


Sur le modèle de « la liste des 33 délices » de Jin Schengtan

Faire connivence avec l’œil malicieux de la mésange bleue
Ah quels délices !

Le temps ne m’appartient plus, je m’allonge dans l’herbe mouillée, la terre m’absorbe, me dilue…
Et puis la fourmi a trouvé le chemin de ma main
Ah quels délices !

Ah ces magiques champs de potirons que nous ramassions chaque automne avant les gelées
Debout près de mon père, grande de ma petite taille, je me dressais, je regardais au loin ces tâches oranges avec leurs grandes feuilles vertes, âpres, rugueuses
Puis, mes mains caressaient sensuellement les formes amples et douces des citrouilles
Le début de mes premiers émois
Ah quels délices !

Mettre le nez tout entier dans les fleurs d’aubépine
Se prendre pour une abeille… merveille
Ah quels délices !

Patatras, le haricot vert pend là au milieu des feuilles
Faut le chercher, le distinguer, le sentir… et l’attraper
Ah quels délices !

Francine

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Jardin imaginaire

Lorsque je bouquine les magazines tels que l’Ami des Jardins , Rustica, Mon Jardin et ma Maison et, je découvre les reportages réalisés dans tels ou tels demeures avec des parcs, des potagers bien entretenus. Que ces propriétés se trouvent dans notre magnifique territoire français. Alors là, mon imaginaire se réveille. Mes neurones gambadent de ce rêve d’adulte qui n’a jamais pu être concrétisé, faute de Dame Loto.

J’aurais aimé avoir cet espace afin d’y consacrer un jardin avec diverses allées comme j’ai connu lors de mon enfance, du côté de mes grands-parents paternels. J’aurais aimé habiter ces maisons des années 30 d’où partait une allée peuplée de platanes. De ces grandes parcelles de verdure, j’aurais délimité un côté potager qui accueillerait en même temps les plantes aromatiques ou les médicinales — d’une pour protéger certains légumes des maladies et, de l’autre favoriser la venue des abeilles afin qu’elles puissent butiner de fleurs en fleurs leurs parfums odorants, transmettre par le pistil aux fleurs des courgettes, les fécondations nécessaires pour pouvoir donner de beaux légumes. Une pergola habillée d’une glycine ou d’un chèvrefeuille traverserait une allée. Des massifs de plantes vivaces seront créés par un pourtour de pierre. Des parterres de roses embelliront l’espace. Les allées seront ceinturées par des buis de bordure. Par-ci, par-là, des buis seront réalisés en topiaires animales ou par des formes géométriques.

Comme j’apprécie la biodiversité, je n’oublierai pas dans un coin tranquille de creuser et d’y réaliser un petit étang. Celui-ci accueillerait les grenouilles où celles-ci coasseraient certains soirs humides. Lors des belles journées ensoleillées, les longues et fines libellules bleues vertes virevolteront au-dessus et autour de cette pièce d’eau limpide. Le jardin c’est aussi un lieu de détente, de se reposer après des journées de labeur, voire de méditation. Pour ceci, une partie zen y sera consacrée avec des statues de petits moines posées sur l’herbe et entourée d’une palisse de bambous. Quand une légère brise se lèvera, celle-ci fera tinter ces carillons à vent ou les clochettes japonaises suspendus dans les arbres. Dès que l’aube pointera sur mon jardin, mon odorat se réveillera de toutes ces odeurs qui proviendront selon la période : soit des buis, des fleurs ouvrant leurs corolles, de ces jolis arbustes couverts de lilas ou bien de ces magnifiques roses. Chaussant mes sabots afin d’y parcourir ce lieu magique, ceux-ci sont recouverts de cette fine rosée matinale.

En flânant dans mes allées, je surprends dans un coin romantique mon Roméo entrain de conter fleurette à Juliette. Mais bon rien à craindre, ce sont deux statues en pierre. Dans d’autres endroits du parc, ce sont des angelots, des figurines d’animaux qui ont été posés à l’ombre d’un arbre, dans un massif… selon mes goûts, mes humeurs et qui peut-être l’an prochain ou beaucoup plus tard rejoindront d’autres lieux, d’autres espaces de la propriété. Vu qu’il reste encore des endroits vierges, bien sûr sans étouffer le lieu déjà existant et sa beauté. Mon projet futur serait de construire un kiosque ou une gloriette afin de profiter dans la nuit du début printemps, le chant du rossignol. En été, de contempler un ciel étoilé ou d’entendre les grillons chanter…

Je referme cette barrière paysagère, féérique de mon jardin imaginaire.

Thierry

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Autoportrait d’après un légume ou plusieurs légumes

Sans fil, très fin et long, ce légume vert me ressemblait tout au début de ma croissance…
Oublié par la vie sociale, ce légume parfois un peu trop arrosé a commencé à grossir. Chaque jour qui passait, il grossissait. Des graines ou plutôt des pépins sont apparus au fil du temps. Il grossissait. Il ne s’arrêtait pas. Pourtant ce n’était pas la nourriture qui le nourrissait. C’était plutôt les aléas du temps, des soucis qui s’accumulaient, de la vie qui s’écoulait.
Ce légume vert a changé de taille, de forme. Sa couleur verte, il l’a perdue. Le vert de la chance, il ne l’a jamais eu. Il est passé aux gros quintaux couleur orange avec une trogne par-dessus, rouge comme un Cœur.
Quels sont ces beaux légumes qui lui ont apportés : croquant, douceur, juteux et velouté ?

Thierry

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Clin d’œil à Georges PEREC : Je me souviens

Je me souviens quand je me promenais dans le jardin de mon grand-père, ces odeurs de buis qui sentaient la pisse de chat.
Je me souviens des bonnes confitures d’abricots cuites avec ces amandes qu’on dégustait en goûter sur des tranches de pain.
Je me souviens de cette sécheresse de 1976.
Je me souviens en septembre 1980 à 15 ans, j’ai pris pour la première fois le métro qui venait d’être mis en fonction à Lyon.
Je me souviens dans les années 70, à Lyon les garçons et les filles n’étaient pas ensemble dans les classes primaires. Ils étaient séparés.
Je me souviens au début de mes années scolaires, c’était le jeudi notre jour de repos.
Je me souviens que la maîtresse dans les bons points qu’elle nous donnait à l’automne, c’était des places de manège pour la vogue de la Croix-Rousse (Lyon 4e) qui se déroulait de fin septembre jusqu’aux vacances de la Toussaint.
Je me souviens à l’âge de six ans ou sept ans à Lyon, Citroën présentait au public en faisant une démonstration de son véhicule qui était conduit par un ours. (Peut-être une personne déguisée ?) Comme j’étais petit et jusqu’à l’âge adulte, je ne savais pas comment ce véhicule se dénommait. Je disais que c’était la voiture à Nounours. Depuis quelque temps, j’ai appris que c’était la Méhari.
Je me souviens qu’on m’avait pris comme bénévole pour assurer la sécurité lors d’une course cycliste et j’avais rencontré et demandé un autographe à notre Poupou national (Raymond Poulidor) qui était sur cette épreuve.
Je me souviens début 2013 où j’ai travaillé pour la première fois ma parcelle de mon premier jardin en tant que locataire.
Je me souviens de ma première récolte de haricots verts provenant de mon jardin.
Je me souviens des vols d’hannetons à la nuit tombante que je revis maintenant dans ma campagne après avoir habité pendant des lustres dans des appartements en ville.
Je me souviens d’il y a 3 ans de ma première animation comme bibliothécaire bénévole d’une soirée poésie que j’avais organisée. Une vingtaine de personnes étaient présentes. Ça m’a fait vraiment plaisir.

John Doe

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Liberté

C’est dans une cité antique qu’ils sont regroupés et gardés comme des bestiaux. Cachés derrière les colonnes du théâtre antique, des hommes, des femmes, des enfants, vont être vendus aujourd’hui même. Mises à part, comme des trésors à protéger, de sages adolescentes aux seins naissants sont surveillées de plus près par des hommes armés.

Des combattants de la honte, des commerçants du sang scrutent les jeunes silhouettes emburkannées de force. Leurs mains rêvent déjà de lever tous les interdits. Leur Dieu bénira leurs méfaits. Qu’importe les vies! Qu’importe, ils auront assouvi leurs désirs et répandront aux environs les bienfaits de l’esclavage. Qu’importe les atrocités, ils sont les fils autoproclamés d’un Dieu. Ils répandent leur haine des Hommes sans savoir pourquoi sur une terre dévastée. Jeunesse embrigadée. Qu’importe la pensée puisqu’ils n’en ont plus. Ils ont été programmés pour servir : lavages des cerveaux, croyances de pacotille. Qu’importe, ce sont des ventres qu’ils cherchent pour reproduire à l’infini leur doctrine toxique, sans foi ni loi. Dans leur folie meurtrière, les femmes sont objets de conquête. Fiers de leur butin, ils ont pris la route : direction Palmyre. Les fous de Dieu sont dans la cité.

Elle ne les regarde pas. Elle attend son tour. Elle sait. Elle sait ce qui l’attend.
Elle a vu sa mère saccagée par les soldats. Son père torturé, massacré, achevé. Sa belle-sœur est morte sous les coups. Son ventre gonflé a été vécu comme une insulte. Ce devenir possible leur était insupportable. Éventrée, elle a succombé sans un cri. Hurler de douleur ? Elle ne leur a pas fait ce plaisir. Pour ne pas comprendre ce qui venait de se passer, son frère a préféré perdre la raison. Depuis, il erre dans les ruines de sa vie.

Jeune vierge, elle a immédiatement compris. Elle sait qu’elle vaut de l’or. Vêtue d’un pull et d’un pantalon, les guerriers lui donnent l’ordre de revêtir des habits décents. Ils lui tendent une boule de vêtements sales. Elle se couvre de noir de la tête aux pieds.
Pendant le transport jusqu’à Palmyre, elle se rappelle qu’au collège, elle avait une amie, Fatima. Elle lui a appris la prière récitée quotidiennement par l’Imam « La salât ». Ses parents ne voulaient lui imposer aucun dogme, aucun dictat. Pour faire plaisir à son amie de classe, elle a appris le texte. Elle en connaît chaque intonation, chaque syllabe. Elle a intégré le rythme sacré.

Elle attend. Elle fait silence. Maryam n’implore plus. Elle réfléchit. Elle envisage toutes les possibilités, toutes les situations qu’elle ne connait pas mais qu’elle devine. Son instinct de femme s’éveille. Sa mâchoire se serre. Ses pupilles se dilatent. Sa respiration se fait plus lente. Elle est prête.
C’est vendredi à Palmyre. L’heure de la prière est passée. Les grands dignitaires sont là. Les soldats sont invités à venir faire leur choix parmi les femmes présentées pour assurer une descendance. Quelques occidentaux ont passé commande, discrètement. Dans le théâtre antique, le grand marché aux esclaves peut commencer.

La tradition veut que l’on commence par les hommes. Les plus vigoureux peuvent servir pour les travaux de construction ou d’otages. Dans le meilleur ou dans le pire des cas, ils pourront être utilisés comme bombes humaines sur les marchés de Kaboul ou d’ailleurs.

Les soldats s’impatientent. Des hommes armés font avancer les femmes au centre de la scène. Les plus vieilles d’abord. Elles, sont vendues, le plus souvent par groupes. Elles pourront servir à un bataillon entier pendant plusieurs jours, après, selon les humeurs du moment, elles seront abattues ou abandonnées au gré des arrêts. Les plus jeunes, mais qui ont déjà eu un époux, pourront encore être utilisées comme objet sexuel ou bien pour faire quelques enfants.

Puis arrive le moment tant attendu, la vente des jeunes adolescentes. Elles avancent au centre du théâtre. Les enchères montent souvent très vite. Il faut être très rapide pour entrevoir la plus belle et l’acheter. Le grand chef de la section de Mossoul a payé ses espions pour demander aux gardiens des esclaves quelques conseils avisés. Son indic lui a dit qu’il ne fallait pas laisser passer la belle Maryam, jeune adolescente de 15 ans, capturée dans la maison d’un homme riche de la banlieue d’Alep. « Une vraie perle du désert et vierge, sûr ! » avait assuré l’homme de main. Aucun des gardiens ne l’avait donc abordée de peur d’avoir à répondre de leurs actes.

Maryam a été poussée à coup de crosse de Kalachnikov au milieu du théâtre antique. Elle a gardé sa longue djellaba et son foulard. Elle se sent pourtant nue face à tous ces hommes. Un guerrier s’approche d’elle et lui arrache son voile. Ses longs cheveux clairs descendent jusqu’au creux de ses reins. Comme un message trop longtemps censuré, un murmure remplit l’espace, parcourt les sièges, pénètre les corps et impose le respect. Le silence s’impose dans la foule masculine.
Comme un coup de tonnerre, une main s’élève, un bras brandit des liasses de billets. Maryam est vendue.

Elle se recouvre la tête et les épaules de son foulard. Sans un mot, elle suit les ordres. L’homme lui ordonne de monter dans un pickup.

Pendant 7 jours et 6 nuits, elle n’a rien dit. Pas un mot. Pas un cri. Ce matin-là, il a été réveillé par le son de sa voix. Elle récitait la prière. Trop tard. Il a compris. Trop tard. Posée au pied du lit de la honte, elle a trouvé son arme. Elle l’a ramassée. Elle tire. Elle trouve la force de fuir, de se cacher. Maryam a rejoint, dans le hasard du chaos d’un pays à feu et à sang, une troupe de guerriers qui se battent contre les fous de Dieu qui vendent des femmes, des hommes et des enfants sur les places publiques. Elle a pris les armes. Qu’importe le prix à payer. C’est celui de la Liberté.

Lysiane

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Ton corps

On te demande d’être allongée
Tu t’assois et tu fermes les yeux déjà en t’allongeant
Tu sens le support est lisse et froid sous tes paumes
Tes vêtements épais protègent le reste de ton corps
Tu goûtes ce moment de relâchement
Puis tes membres commencent à peser
Tes pieds s’inclinent vers l’extérieur sous le poids des chaussures
Ta tête verse en arrière, un nuage gris tournoie derrière tes paupières close, vertige délicieux
Tes mollets pèsent avec tes avant-bras, comme détachés de ton corps
Ta respiration s’installe flux et reflux d’une vague de plus en plus légère
Tu la suis puis la perds
Des formes familières t’appellent
Tu ne veux pas rêver mais rester dans ton corps et le parcourir d’une jambe à l’autre en passant par les hanches
Tu sens que ton genou droit entraîné par ton pied te rappelle une blessure passée
une tension un peu désagréable
Tu déplaces ton talon de quelques millimètres et la sensation s’évanouit

Martine Carpentier

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Vœux à soi-même pour 2017

Je ne sais si je dois te souhaiter la tranquillité ou l’intranquillité,
La tranquillité de jours sereins, des petits déjeuners dans de clairs matins,
Des journées laborieuses devant l’ordinateur,
Des pages qui se remplissent, au gré de l’éditrice
Des nouvelles rassurantes, des SMS sans stress, des enfants « qui vont bien »,
Le petit qui progresse, le grand sur son chemin,

Ou l’intranquillité,
De voyages, d’ailleurs lointains plein de mystères,
D’autres si différents, qui te mettent mal à l’aise parfois,
De maison trop remplie, de disputes acerbes,
De mots qui parfois font mal et parfois font du bien,
De questions qu’on se pose et qui tournent dans la tête
D’une vie bouillonnante, incontrôlable, qui te met en danger,

Tu n’as pas à choisir, ne lâche rien, avance et tu verras, 2017 sera ce que tu en feras !

Martine Carpentier

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Chez cousine Zazie

Chez cousine Zazie et Zadig Gonzales son mari ambulancier, ça va ambiancer ce soir.
Cousine cuisine enlivrée de recettes pour accommoder avec des pâtes fraîches un lièvre renversé par Zadig en revenant de l’hôpital : d’abord pétrir la farine des nouilles dans un bol tout en écoutant les fariboles ululées par Enrico Macias sur Radio Galimatias.
Des asticots à tire larigot dans la farine, la farine fraîche attire l’asticot !

Zazie hurle :
— Arriba arriba Zadig Gonzales, arrive vite !

Zadig chéri arrive :
— C’est quoi ce charivari chérie ?
— Des asticots hurluberlus dans ma farine, j’ai pas la berlue ! C’est ouf pour ma bouffe, pouffe Zazie. Mes nouilles !
Plouf ! Piquenidouille c’est toi l’andouille !
Apeuré le lapereau qu’on croyait mort saute de la casserole et s’écrase contre le cadre en verre de la photo de Zazie father.
L’eusses-tu cru que ton père fut là peint ?
Lustucru que ton père fut lapin ?
— Ras le bol de nouilles et de lapin, je vais finir timbrée !
Apeuré le lapereau con qu’on croyait mort mais simplement étourdi s’échappe dans le jardin en zigzag pour s’emplafonner dans le camion du zigue du gaz.

T’as eu beau user de bonne volonté Zazie, t’as eu que du tohubohu dans cuisine Cousine.

Philippe Menez

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Chaleurs

Tout d’abord il a trempé le coude comme faisait sa mère pour vérifier la température de l’eau. Un peu trop chaude, il a dû attendre, il est retourné dans sa chambre prendre un livre plus léger que « Belle du Seigneur ». Il se souvenait d’Ariane dans son bain qui laissait déborder ses pensées et ses émotions. Il l’a troqué contre un roman de science-fiction « Le monde des Zborg ».

À son retour dans la salle de bain ? Son coude lui a dit que la température était maintenant parfaite. Il a regardé si rien ne manquait sur le petit tabouret en formica bleu qu’il avait accolé à la baignoire, les glaçons fondaient gentiment dans le bourbon, il n’avait pas lésiné sur la taille du verre ; ses lunettes ; une petite serviette de coton peigné, doux pour s’éponger le front, il transpire facilement. Il a laissé la porte de la salle de bain entrouverte pour pouvoir entendre la musique, il avait programmé en entrée Pink Floyd puis Dire Straits puis les Doors, ses vingt ans.

Avant de s’immerger, une dernière inspection. Oui tout est là, tout est prêt. Il observe son visage dans le miroir, se sourit, se moque, raille ce plaisir futile qu’il va s’accorder : un bain dans une baignoire, le premier depuis son enfance, les appartements qu’il a occupés jusqu’à présent n’avaient que des douches, il ne pouvait s’offrir des appartements avec baignoire. Maintenant il peut.

Même s’il n’a pas retrouvé la bouteille oblongue de bain moussant Obao bleu, celle qu’achetait sa mère et qui faisait l’eau si turquoise, qu’elle disait à chaque fois :
— Tu sais c’est comme ça le lagon à Tahiti, mon chéri.

Sa salle de bain est grande. En plus de la baignoire, elle a une fenêtre, il a légèrement entrebâillé les battants pour laisser fuir la vapeur. Il a fait recouvrir les anciennes tommettes brunes du sol usé par du béton ciré ocré, si doux à la plante des pieds, il esquisse quelques pas de patineur, il glisse sur de la soie. Lentement il se déshabille, jetant ses vêtements ici ou là. Il termine par un drop de son slip qui va s’accrocher au bouton du radiateur.
Le pied gauche entre en pointe dans l’eau, murmure à l’autre pied qu’il peut le suivre, le milieu n’est pas hostile, bien au contraire. Les calories grimpent à l’assaut des mollets jusqu’aux genoux.

Il immerge lourdement ses fesses produisant une grosse vague qui déborde. Flaque sur le sol… et alors ! Il s’allonge dans ce lit idéal où l’eau le porte, une chaude rougeur l’enlace, comble tous les pores de sa peau, frise ses poils, la chair se détend, s’amollit comme un chamallow. La mousse murmure des crépitements mélodieux à ses oreilles, il pose délicatement la tête sur cet édredon mœlleux et mobile, ça le chatouille, il s’ébroue, il rit.

— We don’t need no education. Pink Floyd, The Wall. Il les a vus en concert à Bercy. Il y a si longtemps.

Il fait sortir son pied de la boule de mousse à l’autre extrémité de la baignoire :
— On est bien, hein ?

Un frisson de vent a poussé un peu la fenêtre pour laisser s’immiscer des bouffées de fleurs de chèvrefeuille, il ne les avait pas encore remarquées dans le jardin.
Il éponge son front, saisit précautionneusement son livre pour ne pas le mouiller, l’ouvre et de l’autre main prend le verre de bourbon, fait tinter les glaçons avant une première gorgée. La chaleur de l’alcool qui irradie son corps vient à la rencontre de la chaleur externe du bain. Osmose totale, il ne fait plus qu’un avec l’eau, comme un sucre il va se dissoudre.
Communion des âmes.

Philippe Ménez

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Des raisons d’écrire ou déraison d’écrire ?

Telle est la question posée à toi lecteur qui me fait l’estime de poser ton regard sur mes lignes.
J’écris, j’ai cri parfois qui se tait en se terrant dans ma poitrine. Je médite en rêvant qu’on m’édite. Mots pour maux, la phrase en phases syncopées d’existence. Lecteur en mon commencement, je t’ignorais un peu. Petit sujet je maniais le verbe en complément très circonstanciel. Drôle d’oiseau qu’un rien fait chanter je m’exerçais à la plume. Éclats de lire plus qu’éclats de rire, à la ligne brisée d’une vie pleine de courbes, éclats de vers, éclats de voix des Poètes pour briller au firmament de mes rêves. Le poing dans la poche, le point posé sur le fil nacré d’un horizon parfois obscurci, suspension d’inspiration à l’encre de mes nuits pour voir le jour poindre et m’ancrer ailleurs. En douze mois de l’année faire éclore ce moi profond en ces mots à fleurs de peau, des Fleurs du mal où affleure le bien. Lecteur tu me lis, tu me lies, tu me relies au monde en me déliant des pleins narcissiques. De moi à toi, un pont où traverser jusqu’à l’autre rive sur le fleuve des expressions, un flot impétueux de vocables, à défaut de vocalises.

Je voudrais à toi qui me lis, offrir les fleurs des chants de muse pour parfumer mes lignes. Brun, blond ou roux, peu m’importe ta couleur de peau puisque tu sauras ce qui vit dans la mienne. Trop préoccupée de moi-même je manquais d’attention à ton égard, puis tu m’apparus au miroir de ma réflexion comme un alter ego. Plus égaux parfois en nos routes sinueuses, altère ma soif d’inspiration au soleil ardent de ma muse fugace. Lecteur j’écris ton nom, libère tes oreilles ; liberté, j’écris son nom en majuscule de mes pages, moi l’écrivain minuscule dans la calligraphie de la Beauté du monde. S’il te plait, apprivoise-moi lecteur,comme je voudrais t’apprivoiser. Tu serais ma rose, mon Petit Prince en pétales de chapitres. Merci de me dessiner des boutons, de me trouver unique en ma floraison, même aux flétrissures de l’imaginaire, quand inspiration fanée toute fanée t’apparaît Fanie !

Fanie

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La maison de Fleurance

Cette maison a l’âge de ma mère. Elle y a passé toute son enfance. Pourtant, ce n’est pas sa présence que j’y ressens, mais celle de sa plus jeune sœur.
Tous ces soirs d’été à gravir l’escalier de faux marbre blanc, lisse, froid, avec sa rampe blanche, en métal, froide, dont la présence est essentielle afin de permettre à ma grand-mère de passer d’un étage à l’autre.

Toutes ces nuits d’été passées dans l’ancienne chambre de ma tante. Le papier bleu quelque peu délavé qu’elle avait dû choisir il y a longtemps. Son armoire en bois massif encore remplie de ses vêtements de jeune adulte. Son grand lit avec les deux tables de nuit intégrées à la tête et les étagères sur lesquelles ma tête cognait souvent, les étagères en bois sombre sur lesquelles trônaient des portraits, en noir et blanc, certes des trois filles de la maison lorsqu’elles étaient des nourrissons, mais surtout celui de la plus jeune, à tous âges.

Tous ces matins où j’étais réveillée par le bruit du vieux parquet en chêne lorsque mon grand-père se levait. Chaque lame produisait un son différent. Sur celle-là, on pouvait poser le pied délicatement et silencieusement, sur celle-ci, le bord gauche émettait un son grave tandis que le droit était plus aigu. A nous d’éviter les pièges de ces sonorités amusantes du matin ou angoissantes de la nuit.

La maison recelait de bruits : la pendule qui rythmait le temps tous les quarts d’heure : son balancier permanent et son carillon ponctuel aux musiques variables selon les heures. Les volets en bois qui claquaient contre le mur, volets dont les gonds grinçaient à chaque mouvement, dont la fermeture faisait un clac métallique. Les toilettes! Un WC dans une pièce violette, fraîche au petit carrelage de mosaïque sombre. Un WC haut et profond faisant caisse de résonance et écho sur tout le premier étage de la maison. Une chasse à tirer avec une chainette en fer, fine et souple qui déclenchait un clac à l’aller et un clac au retour. Et ce tourbillon qui n’en finissait jamais ! Et ce réservoir qui prenait tout son temps pour se remplir ! Tiens ! Un morceau de bois. Une lubie ? Il doit être remis avant notre sortie des commodités afin de caler la porte. La petite fenêtre donnant sur le grand jardin est pourtant toujours ouverte !
Tous ces matins où j’empruntais l’escalier tellement lisse que plus d’une fois la rampe m’a servie à la descente et non à la montée !

Je pénétrais dans la petite cuisine sombre donnant sur la rue. La forte odeur du café, celle des tartines grillées que mon grand-père prenait soin de me prédécouper. L’odeur du beurre qui commence à fondre sur elles. L’odeur entêtante mais tellement délicieuse de la confiture en train de cuire. Confiture de figues violettes, confiture de pastèque à la vanille. De la fenêtre ouverte, les voisins, les amis, les clients nous hélaient : « Hé, bonjour ! »

La menuiserie, voisine de mur, prenait vie. Les scies, les rabots, les marteaux, les couteaux et l’odeur envahissante du bois coupé. Fraîche, humide, un régal pour mes narines. Et du bois, encore du bois! Pour soi. Le buffet du salon? Fait maison, en bois. La table à manger ? Faite maison, en bois, de même que la desserte, les tabourets, la véranda, les fenêtres, les volets, le portail. Du bois, encore du bois… pour les autres aussi !

Sandie Mérieux

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