Les textes que nous vous invitons à découvrir ci-après ont tous été écrits par des membres de l’association Terres des Mots durant les six années passées.
Il nous semble important de donner à voir ce qui jaillit lors des séances d’ateliers d’écriture.
Les textes s’élaborent à partir d’une proposition d’écriture, avec l’appui technique d’un animateur et les retours du groupe que suscite la lecture publique. Laisser ses textes dans un tiroir loin des regards est une option minimaliste. Les mettre en commun sur le site relève d’une démarche plus optimiste.
On écrit pour être lu, et partager un espace de liberté et de création grâce à Terres des Mots méritait d’être salué comme une bonne nouvelle de début d’année.
Ces textes, reflets des ateliers, ont été recueillis suite à proposition lancée aux membres de Terres des Mots (anciens, actuels ou à venir). La démarche va se poursuivre, se renouveler au gré de l’expérience pour au final donner envie à tout un chacun de rejoindre les « écrivants », espèce non limitative qui se nourrit des textes partagés.
Bonne lecture et puis, à vous de jouer.

Mon coupe papier en bronze / Cécile de Gaudemar-Invernizzi

Rencontre sentimentale / Laurent Chaniac

Après la fête / Martine Carpentier

Message téléphonique / Martine Carpentier

Inventaire de l’être aimé / Martine Carpentier

À la lueur d’une bougie / Catherine Chion

Le Psychanalyste / Elisabeth Klinge

Enfant du Moyen-Âge / Elisabeth Klinge

La cuillère en bois ! / Joëlle Bouchez

La maison de Fleurance / Sandie Mérieux

 


 

Mon coupe papier en bronze

Comme revenu d’un beau voyage, tu as traversé le temps et l’espace, les continents et les civilisations. Allongé comme une coque de pirogue ; tu sembles à quai, dans l’attente d’être pris par la main. Si tu as la tête recourbée, et lisse, la patine mordorée de ta queue en forme de trapèze trace des gorges ciselées et sculptées. Tu as la tête lourde et froide mais ton corps se réchauffe au contact de la main, tu es sonore quand je te pose sur le meuble où tu trônes. Ton âme mystérieuse, avec une touche d’ésotérisme m’accompagne depuis 50 ans partout dans mes nombreux déménagements. La traversée du temps et de l’espace a modifié ton usage, d’une coupe pages de beaux livres anciens, tu es devenu une coupe papier d’enveloppes du courrier, objet quotidien.
Puis comme les lames de tes côtés s’émoussent et que ta tête flemmarde de plus en plus, tu fais penser à une cuillère à nectar, une feuille d’arbre exotique, qui lézarde sur mon secrétaire, en attendant qu’on joue avec toi. Seuls quelques vestiges, verts de gris rappellent que tu es de bronze ! Tu me fais de plus en plus penser à une buche brûlée qui ne se consumerait jamais ! Tu deviens un bel objet d’art, objet de collection, rappel de mes amitiés lycéennes.
Tu scintilles toujours dans mes nuits, gardant en toi la lumière des secrets d’une partie révolue de mon histoire.

Cécile de Gaudemar-Invernizzi

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Rencontre sentimentale

Assis côte à côte, ils regardent le mouvement des flots. Devant eux, le soleil disparaît en se noyant peu à peu dans l’océan.
Les deux enfants restent là, sur leur rocher, sans se regarder, sans se parler. Ils sont jeunes, innocents, ils n’osent pas. Chacun attend que l’autre fasse le premier pas.
Enfin, la main de la jeune fille se déplaça. Doucement, elle se posa sur celle de son camarade. Leurs deux cœurs se mirent à battre plus fort. Ils ne se regardaient pas, ne se parlaient pas, ils se tenaient juste la main. D’un geste simple, ils se communiquaient tendresse et affection. Cela leur suffisait. Ensemble, ils étaient bien.

Laurent Chaniac

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Après la fête

Elles avaient si bien dansé cette fois-là. Jupes et rubans avaient tourné, volé, virevolté et l’assemblée avait longuement applaudi les jeunes filles. Dans ce petit village d’Arménie, un mariage était un événement important auquel toute la communauté se joignait. La fête durerait longtemps. Les tables se garnissaient entre chaque nouvelle danse. Mais cette fois-ci, la pause serait plus longue : on apportait le mouton embroché avec les accompagnements traditionnels. Tout le monde approcha de la table pour assister à la découpe, la salive à la bouche. Deux jeunes danseuses, Naïri et Anouk s’éloignèrent du banquet et sortirent. Tout en marchant elles réajustèrent le bandeau coloré sur leurs cheveux ramassés et lissèrent les rubans qui s’étaient entortillés. Toutes deux portaient une blouse aux couleurs de leur village. Anouk portait la blouse de sa mère brodée de guirlande de roses, Naïri des carreaux bleus plus récents. 

La pénombre gagnait mais les hauts sommets de la chaîne étaient encore lumineux. Le mont Ararat veillait. Il faisait doux et calme mais ces deux-là avait le cœur bien agité.
– Cette fois-ci, c’est décidé, je pars, annonça Naïri, j’attends juste la fin des cours…
– Mais tu l’as dit à tes parents ?
– Non pas encore, je sais qu’ils ne seront pas d’accord. Mais c’est ma vie. Je ne veux pas finir comme Irena, mariée à un vieux et condamnée à ramasser des pois chiches et récurer les casseroles, s’indigna Naïri.
– Mais que feras-tu à Erevan ? Tu ne connais personne. Tu risques de faire des mauvaises rencontres et mal finir. Souviens-toi de Maritza qui est partie et dont nous n’avons plus entendu parler.
– Je trouverai du travail. Je rentrerai dans une fabrique de tapis ou même je ferai bonne. Tout sauf rester ici !
– Tu vas quitter le village, tu vas me quitter… gémit Anouk.
– Pourquoi tu ne partirais pas avec moi ? proposa Naïri.
– Cela m’est impossible, j’aime trop ici, le village, ma grand-mère, nos montagnes. Le soir, l’odeur des champs, le passage des hirondelles.
La nuit était tombée. Oubliant leur séparation prochaine, les deux jeunes filles regagnèrent la fête, prêtes à danser à nouveau.

Martine Carpentier

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Message téléphonique

Maxime entendit le signal du message sur son téléphone portable. Il était déjà réveillé. Il se redressa et massa ses épaules endolories. Les quelques heures passées sur le palier ne l’avaient pas vraiment reposé. Il ne tenta pas de sonner à nouveau à la porte de l’appartement. Lindsay ne lui ouvrirait pas plus et il risquait de réveiller la petite. Des bruits distincts lui parvenaient, les voisins se préparaient. Il se releva vivement au moment où ils sortaient sur le palier, il marmonna un vague bonjour. Arrivé dans la rue, il chercha un café.
Elle avait hésité longtemps sur sa tenue. Un tailleur risquait d’accentuer la différence entre Maxime et elle. Elle voulait qu’on la sente proche de lui. Elle avait opté pour un pantalon et un blouson. Elle était passée quand même au bureau mais n’avait pu se concentrer sur ses dossiers. Elle marchait maintenant avec une conscience aigüe du moment, se comparant à une héroïne d’une tragédie grecque. L’émotion la gagnait, un sentiment d’échec, d’impuissance, de tristesse infinie. La peur aussi, la peur de reproches, de n’avoir pas su faire face…
Maxime commanda un café noir et gagna les toilettes. Il se rafraîchit. Devant la glace, il ajusta sa casquette. Il avait peur. Peur du juge, des flics, de l’avocat et même de sa mère. Qu’est-ce qu’il allait dire ? Qu’il regrettait, mais cela suffirait-il pour ne pas aller en prison ? Il avait envie de fuir et d’échapper à tout ça. Son portable sonna. C’était sa mère. « Oui, je suis prêt, t’inquiète. Non, on s’est disputé et j’ai dormi sur le palier. Oui, à dix heures devant le tribunal. Oui, je te promets. »
Il pleuvait maintenant. Elle préférait, question d’ambiance. Ce n’était pas une première fois. Elle avait déjà fréquenté les tribunaux quand elle était étudiante en droit. Mais cette fois-ci, c’était son histoire, plutôt celle de son fils. Elle avait l’impression que c’est elle qu’on allait juger. « Monsieur le juge, je me suis appliquée, je lui ai lu une histoire tous les soirs dans son lit quand il était petit. » Elle longeait les boutiques encore fermées pour ne pas se mouiller. « J’ai rien pu faire, il rejetait l’école, les profs qui étaient toujours injustes. Puis, il s’est mis à fumer, pas seulement du tabac, on n’a pu rien faire. » Sur le boulevard, elle hésita devant une maison de la presse. Non, elle ne distrairait pas par la lecture du journal. Elle se livrerait entièrement aux événements de la journée. Dix heures, elle était la première. Elle gravit les marches en pleurant, se blottit sous le porche et attendit.
Il marchait rapidement. Sa mère l’attendait. Il avait un vague sentiment de culpabilité. Comment c’était arrivé ? Pas de chance, il avait juste volé un pantalon. C’est Lindsay qui l’avait entrainé. Quelqu’un l’avait dénoncé. Mais ça changerait. Il prendrait sa revanche. Il trouverait un travail. Il gagnerait du fric, plein de fric. On le respecterait. Sur la place un grand bâtiment en pierre. il lut Tribunal correctionnel Sa mère était en haut des marches, il l’embrassa gauchement.
« C’est bien, lui dit-elle, tu es à l’heure. »

Martine Carpentier

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Inventaire de l’être aimé

Tes lèvres fines fermées, énigmatiques
Tes yeux gris, bleus souvent dans le vague
Ta taille haute, mon phare, mon guetteur
L’arc de tes bras, rassurant, qui m’enveloppe
Ton corps que la vie a rempli, façonné, adouci,
Tes mains si habiles, qui savent réparer, démonter, remonter et si bien caresser…
Ton humeur changeante,
Gai ou dépressif au fond de ta caverne,
Amoureux ou indifférent, parfois,
Inventif, voyageur m’entraînant sans cesse,
Vers des horizons à partager,
Ta voix qui me ravit toujours, au téléphone, posée, chaude, matérialisant le lien qui nous unit, évident et pourtant indicible.

Martine Carpentier

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À la lueur d’une bougie

J’ai froid. Je serre mon châle contre mes reins. J’observe leurs visages éclairés à la lumière des bougies.
Jean-Paul porte une montre carrée. J’aime bien ses chemises à fleurs et son pull orange en hiver. Son bras éclairé comme un Georges de la Tour. Le stylo-plume glisse en silence sur le papier, une phrase un regard au loin, une autre phrase un nouveau regard au loin.
La bague de Sylvie, le doré sombre de sa chevelure, visage penché, caché, les veines sur le dos de sa main. Elle soupire, écriture vive, elle a fini, hop ! Elle se lève.
L’alliance de Laurent, son profil d’oiseau, petits scintillements argentés au-dessus de son front. Ses mains belles et solides, le bout de ses doigts bien ronds, le col de sa chemise, boutons nacrés. Il souligne, encadre, toussote.
Rose, la bouche serrée a posé ses lunettes. Elle hausse les sourcils, le reflet de la flamme dans le blanc de son œil, l’ombre gracieuse sur sa pommette.
Je les observe avec plaisir, fin de l’année. Compagnons d’écriture et d’écoute, je vous imprime dans mes yeux, je vous inscris dans mon cœur.

Catherine Chion

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Le Psychanalyste

Mon métier consiste à aider les personnes, à aider les personnes en difficulté. C’est un métier d’homme. D’abord parce que je suis sensible, empathique, parce que d’autres avant moi ont exercé ce métier dans de nombreuses chapelles différentes :
Un métier humain.
Je suis psychanalyste.
Il y a eu Sigmund Freud, Ferenzi, Jung, il y a eu Lacan et maintenant il y a moi. J’aurai cette année mon cabinet et j’aurai l’aval de mes pairs pour exercer.
Je suis l’homme le plus calme, le plus patient, le plus à même d’écouter les malheurs des autres. Tous les grands psychanalystes ont une faculté à entrer en résonnance avec l’histoire de leurs patients.
Être psychanalyste, c’est avoir une écoute différente de celle de la plupart des gens. Écouter avec un regard différent, un regard qui vient de l’intérieur : une attention flottante mais présente. Dans une vie de psychanalyste, on ne peut inventer qu’une écoute mais une vraie.
Les Freudiens sont arrivés dans le cercle avec la réputation d’être « intouchables ». Deux saisons plus tard, les Lacaniens faisaient voler leurs certitudes et celles de leur maître.
Maintenant, il y a moi.
Être psychanalyste est une vocation qui exige un don absolu de soi-même, s’oublier, oublier sa propre histoire et pourtant savoir s’en servir à d’autres moments pour aider son patient, savoir lire en filigrane, faire des recoupements, avoir une excellente mémoire. Je travaille à plein temps : j’ai des patients en consultation, j’ai aussi d’autres activités. Je travaille dans une clinique psychiatrique. Je suis expert dans les cours d’assises. Je suis en contact permanent avec les gens qui souffrent. Tout cela m’aide pour être le plus à l’écoute des autres.
Prenez deux hommes avec les mêmes diplômes, les mêmes références dans le même métier. C’est toujours moi qui suis le plus demandé. Je connais tous mes patients sur le bout des doigts : leurs peines, leurs évitements… Je me prépare aussi pour les patients dont personne ne souhaite s’occuper. C’est toujours auprès de moi que mes confrères envoient les cas les plus désespérés. Tout compte dans ma carrière.
Un jour, l’essentiel arrive. Le patient s’approprie sa propre histoire, la voit d’un autre regard. Son histoire est toujours la même. Mais avec une autre personne, il a cheminé. Il a réécrit la sienne à deux mains comme une nouvelle partition au piano.
Dans mon fauteuil où je m’endormais quelquefois, las d’entendre toujours la même chose, l’étincelle s’est produite. Le patient sort de sa torpeur, de son masochisme. Je me sens libéré, ma raison d’être là est justifiée. Après, mon patient se libère de ses startings blocks, il est prêt pour la course, la course de la vie, la sienne.
Et puis, il y a le moment qui arrive forcément : le repos du psychanalyste. Mon patient se détend, voit les choses avec philosophie. Son histoire qui était si lourde en arrivant est devenue plus légère. Il envisage de me quitter. Et, là, c’est la satisfaction du devoir accompli, du service rendu. Plus rien n’a d’importance, si, que mon patient soit heureux et vive sa vie loin de moi. Je me détends dans mon fauteuil, je suis heureux. On a souvent failli se « casser la gueule ». Non, nous sommes là satisfaits de notre rencontre, prêts à nous quitter.

Elisabeth Klinge

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Enfant du Moyen-Âge

Guilhem, enfant du Moyen-Âge, naquit dans le fond d’une échoppe au milieu des tissus. Ses parents, drapiers, sont de laborieux commerçants. C’est un enfant heureux et paisible.
Sa mère filait et cardait la laine tandis que son père accompagné d’un tisserand fabriquait de grandes pièces en draps, Guilhem voyait ainsi naître toutes sortes de tissus : lainages, soieries, velours de Gênes, tissus de lin, de chanvre… Il fallait procéder ensuite au foulage de ceux-ci. Guilhem aurait volontiers trempé ses pieds dans les cuves mais sa mère le lui interdisait. Enfant obéissant, il se contentait de regarder, fasciné par le travail des ouvriers. Habitué à passer ses journées dans l’échoppe, il côtoie les chevaliers, les belles dames coiffées de leur hennin venus choisir les plus belles pièces.
En grandissant, Guilhem sentait monter en lui un goût pour l’aventure. Il trépignait dans cette échoppe devenue trop petite pour ses rêves et ses ambitions. Il prépara son baluchon avec quelques effets personnels emballés soigneusement dans une chute  de tissu en laine qui pourrait lui servir de couverture le cas échéant. A l’orée du bois voisin, il ramassa un long et lourd bâton de hêtre. Il l’écorça soigneusement et attacha son baluchon autour. Ses parents lui donnèrent quelques écus dans une bourse en cuir qu’il enroula autour de son cou.
Il prit la route tranquillement, à 20 ans, on a toute la vie devant soi. Pourtant, il eut le cœur serré en voyant l’échoppe familiale devenir un minuscule point au loin. Après quelques heures de marche, il ressentit le besoin de faire une pause. Il avisa un tronc d’arbre couché, gisant de bois, où il décida de s’asseoir. Il déballa de son sac deux galettes de maïs et un peu de miel.
À peine commençait-il à manger qu’il entendit bruisser les feuilles au sol. Quelques secondes plus tard, ses affaires roulèrent à terre, il reçut un coup de bâton, le sien sans doute. Deux perles de sang coulèrent sur sa chemise blanche : sa bourse arrachée violemment changea de propriétaire. Les gredins disparurent aussi vite qu’ils avaient surgi et le laissèrent en piteux état.
Encore abasourdi, il entendit au loin le galop d’un cheval et le bruit d’une charrette. Arrivé à sa hauteur, un homme descendit, lui passa de l’eau fraîche sur le visage pour le réconforter. Il ouvrit les yeux.
« Vous ne craignez plus rien, je vais vous transporter jusqu’à Senlis, là-bas, ma fille, Guenièvre prendra bien soin de vous ».
Confiant, il se laissa aller et s’endormit au fond de la charrette. Arrivé à Senlis, Guilhem resta dans une semi-conscience plusieurs jours durant. Son esprit vagabonda vers l’échoppe de son enfance. Petit garçon, il aimait flâner auprès de ses parents, regarder les belles dames qui ne manquaient jamais de lui donner un écu. Économe, il rangeait son pécule dans une petite boîte en fer. Plus grand, il aidait sa mère à porter les lourdes pièces de tissu.
Attiré irrésistiblement dans un long tunnel blanc, il se sentit happé, prêt à lâcher prise quand deux mains fermes et douces lui caressèrent le visage. Il revint à lui.
« Vous avez dormi pendant 3 jours »
« Avez-vous faim ? Je suis Guenièvre, la fille de Jacou. »
Il eut bien du mal à ouvrir les yeux. La lumière était trop violente. Guenièvre tira les tentures de velours. Ses yeux apprécièrent cette demi-obscurité. Il sentit ce regard empreint d’une grande douceur lui pénétrer le cœur. Elle ne le quittait pas des yeux craignant sans doute qu’il ne se rendorme. Puis elle s’éloigna à pas feutrés et revint avec une cruche remplie de vin, un morceau de jambon à l’os et une grosse miche de pain. Il fut surpris et comblé de tant de sollicitude.
Bientôt Guilhem reprit des forces. Guenièvre passait beaucoup de temps avec lui. Ils ne se quittèrent plus, travaillant ensemble, se rendant service. Quelques mois plus tard, Guenièvre vit son ventre s’arrondir. Fou amoureux de ce beau visage, il aimait caresser ses nouvelles rondeurs. Bientôt, un petit bonhomme montra le bout de son nez. Ils lui donnèrent le nom de Tristan.
Il oublia un temps son goût pour l’aventure et resta à Senlis deux belles années. Jacou venu voir le bébé lui proposa de le suivre dans son tour de France des compagnons où il enseignait aux jeunes apprentis. Guilhem accepta avec enthousiasme, heureux à l’idée d’apprendre de nouveaux métiers. Ses mains habiles se souvenaient des petites figurines qu’il sculptait dans le bois pour sa mère. Il apprit tour à tour à tailler les madriers et à les ajuster pour poser les charpentes, à poser les tuiles vernissées, à tailler la pierre… Les églises en construction étaient fort nombreuses et l’on avait besoin de gars costauds et courageux. Il changeait de localité en suivant son maître. Il aimait cette vie vagabonde, rencontrer de nouvelles personnes dans le travail, apprendre de nouveaux savoir-faire. Dans le fond de son cœur, il pensait souvent à Guenièvre et Tristan dont il n’avait pas de nouvelles. Le travail de la forge lui plût aussi : faire rougir le fer dans le feu et le façonner ensuite sur l’enclume. Il travailla aussi le plomb et aida un maître-verrier à poser des vitraux.
Quand il arriva avec Jacou à Paris devant Notre-Dame, le gros œuvre était fini. Avec d’autres compagnons, il tailla de nombreuses gargouilles en pierre. Il était habile de ses mains, agile, précis. De plus, il n’avait pas le vertige. Il se porta volontaire pour poser les plus escarpées. Il monta sur l’échafaudage prestement. Il en posa une dizaine. Poser les deux dernières relevait de l’exploit. Le passage devenait de plus en plus étroit. Il retint son souffle, rentra son ventre et se cala contre un arc-boutant de la cathédrale. Il devait poser une trentaine de rivets pour chaque gargouille.
Soudain, un rivet lui échappa et dans un réflexe malencontreux, se pencha pour le rattraper. Il bascula dans le vide et s’écrasa quelques mètres plus bas. Il hurla si fort que Jacou, hébété arriva à sa hauteur. Il était vivant mais très faible.
« Jacou, j’aimerai revoir Guenièvre et Tristan avant de mourir. »
Heureusement, Senlis n’était pas très éloigné de Paris Notre-Dame. Jacou partit à la hâte, inquiet à l’idée de revenir trop tard.
Dans son esprit nébuleux, Guilhem cherchait Guenièvre et Tristan sans parvenir à les visualiser. Il sombra, épuisé par tant de douleurs… Une petite main lui caressa le visage. Guenièvre s’agenouilla près de lui et mit cette petite main dans celle de Guilhem. Il ouvrit les yeux.
« Regarde comme il a grandi, il te ressemble beaucoup, tu sais. »
Dans un dernier moment de lucidité, il leur sourit puis rendit son dernier souffle. Guenièvre en larmes serra son petit garçon contre elle. « Petit Guilhem » pleura aussi.
Guenièvre et Jacou lui parlèrent souvent de son père, de son métier de compagnon. Tristan, devenu adolescent, voulut monter sur la tour Nord pour voir les gargouilles les plus hautes posés par son père : soudain, dans un recoin, il vit un signe gravé dans la pierre, sa marque de tâcheron : on aurait dit un petit bonhomme en train de sauter et tendant les bras. Tristan sut alors que son père pensait souvent à lui. Il s’appuya sur l’arc-boutant où Guilhem s’était adossé avant de mourir. C’est comme si son père lui transmettait le flambeau. Tristan, très ému, sut à ce moment précis qu’il deviendrait lui aussi compagnon du tour de France.

Elisabeth Klinge

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La cuillère en bois !

De bois de hêtre taillé, elle est !
Tel un prolongement du bras et de la main, la voilà !…
Baguette magique de l’art culinaire !
Son manche doux et solide accompagne le geste sûr ;
la cuillère ample, ovale et creuse, lisse et râpeuse, remue, tourne, caresse, touille, et tout le corps en mouvement, reliance, exprime sa danse !
Regarde, elle a les marques du temps !
Ses lèvres se sont affinées à la pulpe du liant épaississant et des parois de son contenant !
Souviens toi, comme elle a traversé les âges ; comme elle a assuré sauces et purées, daubes et ragoûts, soupes et veloutés, crèmes et sorbets, confitures et pâtes, mousses et coulis…
Et ces couleurs, et ces parfums, et encore, ces saveurs… quand l’autorisation t’était donnée de racler le fond de la marmite ou de la terrine !
Te rappelles-tu ce suprême délice à la léchouiller ?…
Tout un voyage… hum… !
Telle la main de la terre, la voilà qui s’élève, traverse l’espace du corps, emplit la bouche, sublime les saveurs et rejoint plus haut l’immensité du ciel !
Par sa droiture et son accueil doux et fertile, elle vient, comme une mère respecter la singularité, associer les matières, oser l’expansion providentielle et servir le chaudron du monde !

Joëlle Bouchez

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La maison de Fleurance

Cette maison a l’âge de ma mère. Elle y a passé toute son enfance. Pourtant, ce n’est pas sa présence que j’y ressens, mais celle de sa plus jeune sœur.
Tous ces soirs d’été à gravir l’escalier de faux marbre blanc, lisse, froid, avec sa rampe blanche, en métal, froide, dont la présence est essentielle afin de permettre à ma grand-mère de passer d’un étage à l’autre.
Toutes ces nuits d’été passées dans l’ancienne chambre de ma tante. Le papier bleu quelque peu délavé qu’elle avait dû choisir il y a longtemps. Son armoire en bois massif encore remplie de ses vêtements de jeune adulte. Son grand lit avec les deux tables de nuit intégrées à la tête et les étagères sur lesquelles ma tête cognait souvent, les étagères en bois sombre sur lesquelles trônaient des portraits, en noir et blanc, certes des trois filles de la maison lorsqu’elles étaient des nourrissons, mais surtout celui de la plus jeune, à tous âges.
Tous ces matins où j’étais réveillée par le bruit du vieux parquet en chêne lorsque mon grand-père se levait. Chaque lame produisait un son différent. Sur celle-là, on pouvait poser le pied délicatement et silencieusement, sur celle-ci, le bord gauche émettait un son grave tandis que le droit était plus aigu. À nous d’éviter les pièges de ces sonorités amusantes du matin ou angoissantes de la nuit.
La maison recelait de bruits : la pendule qui rythmait le temps tous les quarts d’heure : son balancier permanent et son carillon ponctuel aux musiques variables selon les heures. Les volets en bois qui claquaient contre le mur, volets dont les gonds grinçaient à chaque mouvement, dont la fermeture faisait un clac métallique. Les toilettes ! Un WC dans une pièce violette, fraîche, au petit carrelage de mosaïque sombre. Un WC haut et profond faisant caisse de résonance et écho sur tout le premier étage de la maison. Une chasse à tirer avec une chainette en fer, fine et souple qui déclenchait un clac à l’aller et un clac au retour. Et ce tourbillon qui n’en finissait jamais ! Et ce réservoir qui prenait tout son temps pour se remplir ! Tiens ! Un morceau de bois. Une lubie ? Il doit être remis avant notre sortie des commodités afin de caler la porte. La petite fenêtre donnant sur le grand jardin est pourtant toujours ouverte.
Tous ces matins où j’empruntais l’escalier tellement lisse que plus d’une fois la rampe m’a servie à la descente et non à la montée.
Je pénétrais dans la petite cuisine sombre donnant sur la rue. La forte odeur du café, celle des tartines grillées que mon grand-père prenait soin de me prédécouper. L’odeur du beurre qui commence à fondre sur elles. L’odeur entêtante mais tellement délicieuse de la confiture en train de cuire. Confiture de figues violettes, confiture de pastèque à la vanille. De la fenêtre ouverte, les voisins, les amis, les clients nous hélaient : « hé, bonjour ! »
La menuiserie, voisine de mur, prenait vie. Les scies, les rabots, les marteaux, les couteaux et l’odeur envahissante du bois coupé. Fraîche, humide, un régal pour mes narines. Et du bois, encore du bois ! Pour soi. Le buffet du salon ? Fait maison, en bois. La table à manger ? Faite maison, en bois, de même que la desserte, les tabourets, la véranda, les fenêtres, les volets, le portail. Du bois, encore du bois… pour les autres aussi !

Sandie Mérieux

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