Les textes qui suivent ont été écrits lors d’un atelier animé par Christine Gavard, au Moulinage des Rivières, à Pélussin.

Pélussin, moulinage des Rivières, à Valentine

Peut-être est-ce toi, ma chère grand-mère, toi qui savait si bien broder des histoires à partir du matériau modeste de ton quotidien, peut être est-ce toi qui aujourd’hui m’a soufflé les mots ? Dans ce moulinage d’où je convoque ton souvenir, des femmes ont assemblé les fils de leur vie, usant leurs yeux sur les bobines. L’ombre encore perceptible de leur présence te ramène vers moi ; car ce n’est pas une coïncidence si le premier texte que j’ai écrit aujourd’hui évoque les objets singuliers que tu m’as légués : un œuf à repriser creusé dans un bois lustré, ton carreau à dentelle, un chemisier de toile cousu à petits points précis qui faisaient mon admiration. De toi à moi, le fil n’est pas rompu ; il court toujours, il coud l’histoire du travail de nos mains.

Catherine De Robert

Un rêve d’ouvrière

Je m’appelle Joséphine et j’habite seule avec mes parents dans une petite ferme entre l’Olagnière et le col de Pavezin. À vol d’oiseau ce n’est pas loin du centre de Pélussin mais à pieds c’est beaucoup plus long.
Heureusement il y a le Tacot qui vient de Saint-Étienne et fait un arrêt près de chez nous. Je le prends donc, le lundi matin à 7h comme beaucoup d’autres ouvrières, pour aller au moulinage des Rivières où je travaille au mouillage et au dévidage.  Ça fait rentrer un peu d’argent à la maison, on en a bien besoin.
Je ne déteste pas. Même si la peau de mes mains s’abime au contact trop fréquent de l’eau et si j’ai souvent mal au dos à la fin de la journée. Mais finalement ce n’est pas plus dur qu’à la ferme. Et puis je vois du monde, des filles de mon âge, ça me sort du train-train familial, à l’adolescence on en a besoin.
De plus, le Tacot de retour de l’après-midi est trop tôt par rapport à la fin de notre journée de travail et il n’est pas question que je fasse le trajet à pieds le soir, surtout l’hiver où la nuit tombe tôt. Alors je ne rentre que le samedi. Pendant la semaine je suis logée sur place dans le grand dortoir au dessus de l’usine. Il y a une vingtaine d’autres jeunes filles qui ne rentrent chez elles que pour le dimanche.
On pourrait croire que c’est dur mais il y a une bonne ambiance, on mange ensemble puis le soir, avant de dormir, on fait des jeux, on chante ou on discute. Rien de tel pour se faire des amies comme Rose, ma voisine de dortoir. Ceci dit, je me rends compte que ça ne me suffit pas.

Un dimanche du mois dernier, Rose m’avait invitée à venir chez elle plutôt que de rentrer comme d’habitude. Avec l’accord de mes parents, j’ai accepté. Surtout parce que je savais que son frère était le grand Lucien que tout le monde trouve si beau garçon. C’est vrai qu’il n’est pas mal physiquement mais je ne l’ai pas trouvé très malin. Je suis peut-être un peu trop difficile comme me l’a dit un jour mon père. C’est vrai qu’il n’a pas de fils et il lui tarde d’avoir un gendre pour l’aider, à la ferme et le remplacer plus tard.
Moi je n’ai pas envie de rester à la ferme mais je ne me vois pas non plus travailler à l’usine toute ma vie. Parfois, dans le Tacot le lundi matin à 7h, je rêve que je ne descends pas à la gare de Pélussin mais que je traverse le viaduc et que je continue vers des pays lointains. Je pense au Québec et à la Louisiane. Peut-être parce que sœur Bernadette, la maitresse du Certificat d’Etudes, nous avait dit qu’on y parlait français.
Mais je sais bien que le terminus de la ligne c’est Maclas, que le Tacot ne va pas plus loin.   Alors ? Alors, on verra bien !

Christian Fitte

 

Souvenirs

…Oh, ce n’était pas le meilleur métier du monde, non, ni le mieux payé, loin s’en faut. Ce n’était pas non plus le moins harassant, mais ce fut le mien, durant toute ma carrière.
Je suis revenue, après ma retraite, sur les lieux. Il faisait beau. Le soleil du début d’été caressait les grands arbres alentours d’une vive lumière, et la rivière tressautait joyeusement. Cela faisait une drôle de sensation à mes yeux et mes oreilles habitués au bruit et à l’ombre du grand bâtiment qui m’avait absorbée toute entière, avec de courtes pauses prises sur place. Nous étions bien loin de la société des loisirs.
Et ce jour de juillet 2015, au cœur d’une nature volubile, le vide de l’usine rendue au repos éternel.

Christiane Denuzière

L’eau du Régrillon

L’eau du Régrillon s’est tarie avec le vent du midi qui souffle sur le Pélussinois depuis de nombreux jours. Le bruit de la roue de pêche de l’usine a cessé. Mlle Schneider pense à son travail de moulinière : Chouette se dit-elle. Elle va pouvoir rejoindre sa famille à Pavezin pour plusieurs semaines, travailler dans les champs, assurer la fenaison et les moissons avec sa petite sœur qu’elle voit maintenant moins souvent. Si la sécheresse ravit la jeune fille d’une vingtaine d’année, elle contrarie l’humeur de ses parents. La famille va t’elle subvenir à ses besoins ? Le salaire de leur fille ne va plus constituer un revenu d’appoint pendant cette période estivale.

Mathieu Blanchardon